L’AI au péril de la santé mentale des jeunes ? Reposer les termes du débat
L’annonce par le Conseil fédéral du déficit de l’assurance-invalidité et du lancement de la réforme dite d’intégration de cette assurance sociale relance le débat public autour de la question de la santé mentale des jeunes. Le cadrage médiatique est sans équivoque quant à la manière de poser le problème. Le Temps titrait ainsi, le 9 mai 2026 : « Les maladies psychiques des jeunes plongent l’AI dans le rouge ». La mauvaise santé mentale et les retards dans la prise en charge psychologique et psychiatrique constitueraient même de l’avis d’une experte dont les propos sont rapportés « une bombe à retardement ».
Le fait est que le nombre de nouvelles rentes octroyées augmente à nouveau régulièrement depuis 2014. Cette augmentation est la plus marquée dans les tranches d’âge des 18 à 24 ans (290 à 430 rentes pour 100’000 habitant·es) et des 60 à 64 ans (650 à 920 rentes pour 100’000 habitants). L’inquiétude se focalise sur les jeunes étant donné que, selon l’OFAS, « ces assurés pourraient percevoir une rente AI pendant une période prolongée »[1]. De plus, en dix ans, le nombre de rentes attribuées pour cause de « maladies psychiques », qui est en hausse dans toutes les tranches d’âge, a presque doublé dans la tranche d’âge des 18 à 24 ans[2]. CQFD, ou pas ?
De notre point de vue d’association de défense des droits et des intérêts des personnes en situation de handicap psychique, plusieurs remarques s’imposent afin de contextualiser ce débat et d’éviter la création d’une panique morale envers les jeunes, en particulier celleux en situation de handicap psychique, pour qui les prestations de l’AI sont indispensables et, il convient de le rappeler, un droit :
- Selon la constitution suisse, toute personne a le droit de bénéficier de la sécurité sociale (art. 41 al. 1 let a Cst.) et d’être assurée contre les conséquences économiques de l’invalidité (art. 41 al. 2 Cst.). Dès lors, la question ne devrait pas être celle de désigner une population qui creuserait le déficit de l’AI mais bien plutôt celle de garantir les moyens pour subvenir aux besoins de toute personne en incapacité de gain en raison d’une atteinte à sa santé physique, psychique ou mentale.
- La mise en exergue de l’augmentation des rentes octroyées pour cause de « maladie psychique » n’est pas nouvelle. Elle est apparue lors des débats entourant la 5e révision de l’AI (2004-2008). À ce propos, les sociologues C. Ferreira et consœurs rappellent : « [l]a visibilité donnée à l’invalidité pour des raisons psychiques (présentée comme un phénomène nouveau et inquiétant) vient troubler les représentations de l’accès légitime aux prestations sociales. […] Ainsi, […]la constitution d’un « problème » autour de l’invalidité psychique ne serait pas étrangère à la justification politique d’une révision fort restrictive en matière d’accès aux prestations de l’AI ».[3] Les mesures prises à cette époque où 5,28 % de la population assurée bénéficiait d’une rente ont fait chuter cette proportion à 4,01 % en 2022. En 2024, 4,08 % de la population assurée touchait une rente AI.
- Les raisons de l’augmentation du nombre de jeunes en situation de handicap psychique et qui doivent avoir recours à l’assurance-invalidité sont multifactorielles. Néanmoins, au-delà des opinions individuelles, l’Observatoire suisse de la santé (OBSAN) indiquait, dans son rapport national sur la santé 2025, d’une part : « La maltraitance et la négligence envers les enfants sont très répandues et sont associées, à court et à moyen termes, à des difficultés émotionnelles, cognitives et comportementales importantes […] »[4]. Et d’autre part : « Les femmes subissent des violences plus graves et plus fréquentes que les hommes dans les relations de couple. Les conséquences psychiques le plus souvent observées sont les dépressions, les troubles anxieux et les symptômes de stress post-traumatique »[5]. Ces observations montrent que les situations de handicap psychique nécessitent des politiques publiques transversales égalitaires et inclusives qui luttent contre les discriminations en tout genre.
Par ces remarques, nous souhaitons réorienter le débat sur les conditions sociales qui produisent collectivement le handicap et l’exclusion – c’est-à-dire l’invalidité – plutôt que de faire peser sur les personnes en situation de handicap, même accompagnées par des professionnel·les de la santé ou du social, la responsabilité de leur adaptation, voire de justifier leur légitimité à obtenir une rente.
[1] OFAS, AI : causes de l’augmentation du nombre de rentes, Fiche d’information, OFAS, 12.2.2026.
[2] op. cit.
[3] Ferreira, C. Lanza, D. Dupanloup A., La contribution des statistiques publiques à l’invisibilité sociale : le cas de l’invalidité psychique en Suisse, Revue suisse de sociologie, 34, p. 169.
[4] OBSAN, Rapport national sur la santé 2025, p. 183.
[5] OBSAN, Rapport national sur la santé 2025, p. 186.